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Entretien avec Alain Pekar Lempereur, titulaire de la chaire de négociation et médiation à l’Essec
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«Après avoir beaucoup appris des entreprises, les fondations ont aujourd’hui beaucoup à leur apporter.»Entretien avec Alain Pekar Lempereur, titulaire de la chaire de négociation et médiation à l’Essec et coordinateur du forum interdisciplinaire de l’Essec "Questioning the Crisis". Il a dirigé la rédaction de l’ouvrage « Le leadership responsable, un allié sûr contre la crise » et interviendra lors du colloque du 9 octobre à Luxembourg. |
Pour préparer ce colloque, vous avez rencontré plusieurs responsables de fondation au niveau européen. Pourquoi cette démarche ?
Le monde des entreprises a ses propres modes de fonctionnement, le monde des fondations également. Les différents types d’organisation des fondations sont remis en cause et souffrent du fait de la crise. En effet, la situation économique a entraîné une réduction substantielle des revenus des fondations et les amènent aujourd’hui à mieux appréhender leurs risques. Les fondations peuvent aujourd’hui apporter aux entreprises des valeurs et des principes que celles-ci n’ont pas, ou plus l’habitude de prendre en compte.
Le monde des entreprises a pu, par le passé, servir de modèle au monde associatif ?
Absolument. Le monde des fondations et des associations à but non lucratif (pour résumer tout ce qui relève de l’entreprenariat social), est depuis longtemps en lien avec les entreprises, auxquelles il a emprunté un certain nombre de techniques managériales, tout en faisant appel à leur générosité en tant que donatrices. Mais la crise qui frappe aujourd’hui l’économie mondiale renverse quelque peu la situation. En effet, les fondations ont ceci de particulier qu’elles ne réduisent pas la notion de valeur à une simple valeur financière. Nous nous trouvons à un tournant, où la philosophie et les méthodes des fondations, y compris en terme de gouvernance, peuvent en retour servir de référence aux entreprises.
De quelle façon ?
Les entreprises sont aujourd’hui beaucoup questionnées par rapport à leurs modes de fonctionnement passés, certains de leurs responsables n’ayant pas toujours été assez prudents dans leur management car souvent trop préoccupés par le ‘’court terme’’. A contrario, c’est une spécificité du monde des fondations de s’inscrire dans le temps.
Le retour sur investissement rapide serait devenu une priorité pour les entreprises ?
Oui, et quand les entreprises parlent de retour sur investissement, elles pensent uniquement finance. Dans la logique des fondations, le retour sur investissement existe mais il est aussi d’ordre social, voire sociétal, ce qui est plus difficile à mesurer. Certaines entreprises internationales l’ont déjà compris et, lorsque par exemple elles installent un site dans un pays en développement, elles veillent à jouer un rôle citoyen, à aider la communauté, à s’insérer dans le tissu local. Ce faisant, elles s’emploient à développer leurs bénéfices non seulement au profit de leurs actionnaires, mais aussi un retour sur investissement social pour l’ensemble des parties prenantes. Avoir cette vision plus large permet de ne pas se focaliser uniquement sur ce que les actionnaires percevront à la fin de l’exercice, mais aussi sur la création de valeur produite par l’entreprise.
Comment ces deux mondes, entreprise et fondations, peuvent-ils s’enrichir mutuellement ?
Il y a aujourd’hui une sorte de division du travail qui ne me semble pas vraiment saine. D’un côté le monde du profit et de l’autre celui de l’activité associative, celle des fondations et des ONG. Il faut s’interroger sur cette séparation. D’un côté, les fondations ont intérêt à devenir quelque peu des entreprises : le monde associatif ne doit pas être synonyme d’inefficience, il peut aussi viser la performance, avec des indicateurs, un pilotage de la gestion. De l’autre côté, les entreprises ont intérêt à voir au-delà de la simple performance financière. Quand un entrepreneur crée une fondation, il le fait ‘à côté’ de son activité de chef d’entreprise, comme si sa personnalité était divisée en deux : le monde où il fait du profit et le monde où il fait du social. Il devient crucial d’aller vers des modèles d’entreprise où l’activité est à la fois profitable et durable.
Au-delà d’un modèle de gouvernance, que peuvent apporter les fondations aux entreprises ?
Une certaine capacité à identifier des niches, un peu à contre courant : c’est assez évident dans le mécénat culturel, lorsqu’une fondation mise sur un artiste encore peu connu. De façon plus large, le monde associatif sait investir dans des idées dont on n’est pas encore sûr qu’elles puissent aboutir, mais qui répondent à un besoin social. En gardant à l’esprit qu’il faut investir pendant au moins cinq ans avant de voir un résultat, et que si cela ne fonctionne pas, les leçons que l’on en tirera seront de toute façon profitables.
Comment voyez-vous l’après-crise ?
Mon inquiétude est la suivante : que l’on ne tire pas les conclusions qui s’imposent, que l’on recommence sur les mêmes bases sans se poser les bonnes questions. Certains responsables de fondations que j’ai rencontrés ont été très clairs là-dessus : s’ils reconnaissent le droit à l’erreur, ils y ajoutent une obligation d’acter l’erreur, c’est-à-dire d’être transparent en cas d’échec, en justifiant l’usage des fonds. Du côté des entreprises, certaines ne sont pas encore prêtes à reconnaître leurs erreurs, même si la crise a permis de révéler des défauts en termes de management des risques. Une réflexion est donc indispensable afin de ne pas perdre de vue qu’une prise de risque dépend à la fois des enjeux financiers mais également du besoin social.