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J’ai énormément travaillé durant mon existence, au point de passer souvent de longues semaines sans voir ma famille. A l’heure où mes occupations professionnelles se font moins pressantes, j’ai souhaité consacrer une partie de mon temps à partager avec elle un certain nombre de valeurs auxquelles je tiens et que j’aimerais voir passer d’une génération à l’autre. Je veux parler de l’esprit d’entreprise, de la foi en l’avenir et de l’attention à autrui. J’ai pris par conséquent la décision de créer une fondation familiale pour que nous puissions nous retrouver tous ensemble autour d’un projet d’entraide.

Nous distribuons des bourses d’environ 12 000 € par an à des adolescents défavorisés. Notre ambition est de leur apporter le minimum vital pendant trois à cinq ans, le temps pour eux d’achever un apprentissage, voire de terminer des études. L’exercice apporte des bénéfices en cascade. En poussant ces jeunes à travailler, nous ne leur ouvrons pas seulement la porte d’un avenir meilleur, nous les occupons à un âge où beaucoup d’entre eux risquent de commettre des bêtises. Quant à mes propres enfants, ils participent avec enthousiasme à ce projet.
Une enfance heureuse, presque dorée, des études passionnantes accomplies en partie aux États-Unis, une ascension professionnelle rapide dans un métier où l’argent ne manque pas. Je ne dirais pas que tout a été facile pour moi : j’ai dû souvent me battre pour m’imposer, contre moi-même ou contre des rivaux. Mais dans l’ensemble j’en connais assez sur la vie pour me savoir extrêmement privilégié. Et l’envie m’est venue de rendre un peu de ce que j’avais reçu. Je pourrais presque parler de besoin.

J’ai beaucoup voyagé dans ma jeunesse. Lorsqu’on me parle de la misère de tel ou tel endroit, cela me rappelle parfois des scènes, des gens. Il m’a semblé dès lors naturel d’essayer de faire quelque chose pour certains des habitants les plus nécessiteux de ces pays : les victimes du sida en Afrique. J’ai trouvé une organisation qui combine aide aux malades et information aux populations menacées. Elle a bonne réputation. Je me suis engagé à lui verser 70 000 € par an pendant dix ans. Il paraît que je contribue ainsi à sauver des centaines de vies.
Ma grande passion, c’est la musique. Mes professeurs de piano me reconnaissaient à l’époque un vrai talent. Je n’étais pas sûre cependant d’avoir les dispositions suffisantes pour réussir une carrière de concertiste. À 18 ans, j ’ai préféré me lancer dans un métier plus sûr, qui m’a très bien réussi. Mais je suis toujours restée fidèle à cet art. Il y a quelques années, j ’ai souhaité me rapprocher à nouveau du milieu dans lequel avait baigné ma jeunesse. La philanthropie m’en a donné l’occasion.

J’ai l’argent mais pas le génie. D’autres ont le génie mais pas l’argent. Je m’en suis souvenue il y a quelques années au cours d’un repas chez des amis qui m’ont parlé d’un pianiste prometteur qui n’avait pour répéter qu’un instrument de seconde catégorie. L’idée m’est venue de lui en acheter un meilleur. J’ai créé une petite fondation d’aide aux musiciens. J’ignorais ce que cela allait donner. De fil en aiguille je me suis retrouvée à donner des Stradivarius à plusieurs violonistes dans la même situation.
Nous étions deux frères. Mais alors que moi j ’ai eu une enfance, disons, « normale », lui n’a pas eu cette chance. Mon frère était lourdement handicapé : ses muscles ne le portaient pas, il était incapable de prononcer un mot et les médecins le disaient aveugle à 90%. Nous n’avons jamais très bien su ce qu’il percevait. Il était mon cadet de deux ans. J’ai toujours eu une relation complexe avec lui. J’éprouvais un grand amour mais un amour totalement impuissant. Rien ne semblait l’atteindre. Et puis son coeur a lâché. Il avait 22 ans.

Une fois ma position acquise dans l’existence, j’ai cherché à aider d’autres enfants handicapés, en mémoire de lui, en mémoire de nous. Depuis je soutiens une institution à hauteur de 40 000 € par année. Elle accueille pendant de courtes périodes des garçons et des filles souffrant du même handicap. À défaut d’un traitement efficace contre cette maladie, je pense qu’il s’agit là d’un des rares secours que je puisse apporter.
J’ai atteint la retraite avec une fortune confortable mais sans héritier. J’ai donc décidé d’en réserver l’essentiel à une cause dans laquelle je me reconnais et qui dépasse les clivages idéologiques : la défense de l'environnement. Et, comme participer à ce genre d’entreprise est un plaisir, j’ai voulu y goûter moi-même de mon vivant. Je suis moi-même parti à la recherche d’une action à mener en compagnie de professionnels confirmés. Car j’avoue être, sur ce coup-là, un parfait amateur.

J’ai rencontré une organisation qui se battait pour la sauvegarde d’une région marécageuse riche en oiseaux sauvages. Après m’être rendu sur les lieux, j’ai été gagné par l’enthousiasme de mes interlocuteurs ornithologues. Le site abrite des dizaines d’espèces, dont certaines très rares. Je me suis engagé à acheter les quelques centaines d’hectares concernés pour un montant d’environ 400 000 € et à y créer, avec la collaboration vigilante de mes partenaires, un petit parc naturel ouvert au public.